Non classéQuelle chance !

Quelle chance !

J’ai eu une courte discussion avec Robert, un après-midi, alors qu’il venait de terminer son travail à la maison blanche.

Robert est palmarinois. Il n’a jamais quitté l’Afrique. On parlait du travail. Pour lui, c’était simple : la vie, c’est travailler. Il le disait comme une évidence. C’est ça la vie disait-il, c’est travailler. Moi, je n’étais pas d’accord.

La conversation a glissé vers l’Europe. J’ai alors parlé d’esclavage. Je me suis dit après coup que j’y étais peut être allé un peu fort. Parler d’esclavage à un Africain, ce n’est pas banal. Je voulais dire une forme d’esclavage moderne, au sens ordinaire, quotidien. Esclaves d’un système. Esclaves de l’argent.

J’ai donné un chiffre : trente jours de congés par an. Le reste du temps, travailler. Travailler pour gagner de l’argent et rembourser les banques. Il faut bien payer le prêt hypothécaire, et rembourser le crédit voiture, celle-là même qui permet d’aller travailler. J’ai dit que ça venait de l’industrialisation. Que le travail était devenu une forme d’esclavage moderne. Qu’avant, bien sûr que les gens travaillaient, avaient des activités des occupations. Et que même si l’Europe avait plus d’argent, parfois beaucoup plus, certains finissaient par se construire une prison dorée dont ils ne sortaient plus. Plus on a de l’argent, plus on en dépense et plus il faut en gagner pour maintenir le niveau de vie. C’est un cercle vicieux.

Pour rendre ça concret, j’ai parlé de Stéphan. Il travaille dans une banque au Luxembourg, il gère des fortunes. Et il rêve d’être moniteur de plongée en Sardaigne. Mais il reporte. Il veut la sécurité et la liberté. Et moi, je vois ces deux mots comme les extrémités d’un même axe de tension : plus on tire d’un côté, plus ça cède de l’autre. On ne peut vouloir l’un sans automatiquement diminuer la part de l’autre.

Robert, lui, n’avait pas l’air de comprendre. Ou peut-être qu’il comprenait trop bien, mais pas dans mon sens. Ce que je disais le faisait sourire.

Ce sourire, je l’ai gardé.

Je ne reproche rien à Stéphan. Je ne suis pas en train de distribuer des torts. Mais je sens quelque chose quand quelqu’un parle d’un désir comme d’un rêve récurrent, puis le laisse à sa place, année après année. Ce n’est pas une faute. C’est un arrangement. Et je me surprends à réagir à cet arrangement, comme si je regardais une tension que je connais.

Parce que, de mon côté, je me raconte une autre histoire.

Avant, je n’avais pas d’argent. J’avais plus de liberté. J’ai voulu plus d’argent. J’y suis arrivé. Sans sacrifier ma liberté. C’est ce que je dis. C’est ce que je crois vrai. Et c’est peut-être pour ça que l’exemple de Stéphan me sert de repère, même si je m’en défends : il trace une frontière que je surveille.

Cette question revient aussi quand je parle avec des gens en Europe.

Souvent, on me dit : “Waouw, c’est génial ce que tu fais.” Et juste après : “Moi lundi je retourne au bureau.” Comme si la phrase avait besoin d’un contrepoids, d’une manière de refermer quelque chose.

Et puis il y a parfois — pas tout le temps, mais parfois — cette formule en plus : “Quelle chance !”

Ce mot-là m’est insupportable. Toujours.

Parce qu’il efface. Il coupe la chaîne en plein milieu. Il transforme une trajectoire en événement. Il fait comme si tout m’était tombé dessus, par hasard.

Alors oui. À certains moments, les choses se sont bien mises, et j’ai eu de la chance.

Je pense à un exemple précis. En mai 2024, je suis arrivé à Palmarin avec Hélène et les enfants. J’ai refusé de payer trop cher dans un campement. Du coup, je me suis retrouvé à l’Éden. J’y ai fait une rencontre déterminante avec Charles. Et beaucoup de choses ont découlé de là : l’envie de revenir, Doxandem, le reste.

Si j’étais allé à l’autre campement, on serait peut-être restés deux nuits, puis on aurait continué la route, comme c’était prévu.

Ça, oui. C’est fragile. Ça tient à peu de choses. Je peux l’appeler chance, si je veux. Mais je ne peux pas faire comme si le mot suffisait.

Parce que ce que les gens disent ensuite, souvent, c’est qu’eux ne pourraient pas faire ce que je fais. Parce qu’eux, évidemment, ont une maison, un travail, des enfants. Comme si ces mots formaient une barrière naturelle. Comme si “avoir” signifiait automatiquement “ne pas pouvoir”.

Moi aussi, j’ai des enfants. Une maison. Un travail.

Et ce que je vois, ce n’est pas “ils ne peuvent pas”. C’est “ils ne sont pas prêts à en payer le prix”.

Le prix existe. Il coûte. Et il est plutôt élevé. Mais ils préfèrent ne même pas y penser. Ils préfèrent que ce soit de la chance. Que ce soit tombé du ciel. Que ça n’engage à rien, ni pour eux, ni pour moi.

C’est là que je me tends.

Parce qu’en réduisant tout à la chance, on réduit aussi autre chose : le prix. Et peut-être que, sans le vouloir, on réduit la valeur de ce prix-là. On gomme ce qu’il y a eu à tenir, à déplacer, à assumer, à répéter.

Robert souriait, cet après-midi-là.

Et je me demande ce que je cherche exactement, quand je parle comme ça. Si je veux être compris. Si je veux seulement que le mot “chance” ne ferme pas la discussion trop vite. Ou si je veux autre chose, que je n’ai pas encore formulé, et qui reste là, en suspension, derrière le sourire de Robert.

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