Les volets
Simon vient travailler à la maison de Palmarin.
Il est menuisier depuis trente ans. Il refait mes volets.
Il a déjà accueilli deux voyageurs dans le cadre de Doxandem. Je le connais donc autrement que comme simple artisan. Ce n’est pas un inconnu de passage.
Pourtant, quelque chose s’est tendu.
Il m’a demandé trois fois le prix de la main-d’œuvre sans que je le sache. Un local me l’a dit ensuite. Ce détail m’a déjà déplacé. Mais le vrai point n’est pas là.
Pour fixer les traverses en Z à l’arrière des volets, il a utilisé des clous trop longs. Ils ont traversé complètement le bois. Sur la face visible, les pointes dépassaient. Puis il a pris son marteau et a renforcé les clous. Les têtes sont devenues comme des boutons. Les volets sont neufs. La surface est marquée.
Je regarde ça et je sens monter quelque chose de sec.
Ici, personne ne semble troublé.
Simon travaille bien. Point.
C’est cette absence de trouble qui m’ébranle.
Ce que j’appelle la base
Je ne parle pas de perfection. Je parle de base.
On ne met pas des clous qui traversent un volet si on peut l’éviter. On ne cogne pas une face visible pour corriger une erreur. Cela devrait être naturel. Après trente ans, ce geste devrait être incorporé.
Même un apprenti ne ferait pas cela.
Je ne comprends pas.
Je vois un peintre repeindre une façade. Il y a de la peinture au sol. Je vois un maçon raccrocher des volets. Il casse, il maçonne la quincaillerie, il rebouche. Il ne ferme pas la fenêtre. Du mortier entre. La façade est à repeindre.
Je constate. Je ne fabrique pas ces scènes. Elles sont là.
Et je me retrouve à penser : c’est partout comme ça.
Cette phrase me gêne presque autant qu’elle me paraît évidente.
Le glissement
Au début, il y a un fait.
Des clous trop longs. Des coups de marteau.
Puis il y a une répétition.
Un peintre. Un maçon. Un chantier.
Puis il y a une conclusion qui cherche à se former.
Pas forcément élégante. Pas forcément prudente.
Je me surprends à formuler des phrases globales.
Je me surprends aussi à me demander si je suis en train de déraper.
Pas dans le sens où je n’aimerais pas les gens. Ce n’est pas cela.
Mais dans le sens où je commence à associer un territoire entier à une incapacité.
Je n’aime pas cette pensée.
Et en même temps, je n’arrive pas à la dissoudre facilement.
Le béton
Un ami fait construire un restaurant.
Les poutres en béton sont réalisées en plusieurs parties. L’épaisseur varie entre sept et quatorze centimètres.
Quand on me l’explique, je n’entends plus seulement “mal exécuté”.
J’entends “ça peut s’écrouler”.
Là, ce n’est plus une question de finition.
Ce n’est plus une question de surface.
Je me dis : à défaut d’être beau, cela doit au moins tenir.
Et je me heurte à une autre incompréhension :
s’il y a un risque réel, pourquoi ne pas vouloir faire mieux ? Pourquoi ne pas tirer une leçon, pour soi ?
Je prononce le mot “mûr” dans ma tête.
Comme si la maturité devait produire un élan d’amélioration.
Je réalise que je tiens beaucoup à cette idée-là.
Ce que cela dit de moi
Je ne supporte pas l’à-peu-près quand il touche à la structure.
Je peux tolérer un défaut discret. Je supporte mal ce qui engage la solidité.
Je construis quelque chose ici.
Une maison. Un projet. Une présence.
Je veux que ça tienne.
Je veux que ce soit cohérent.
Quand je vois un geste qui me paraît négligent, j’ai l’impression qu’il n’y a pas seulement un défaut technique. J’ai l’impression d’un rapport différent au réel.
C’est peut-être cela qui me dérange le plus.
Pas l’erreur.
Mais le fait qu’elle ne semble pas poser question.
Je reste avec cette tension.
D’un côté, des faits concrets, répétés.
De l’autre, la crainte de transformer ces faits en jugement global.
Je ne sais pas encore comment tenir les deux sans me durcir.
Je regarde mes volets neufs.
Les clous dépassent.
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