Les voeux

Je repense souvent à une expression que Charles employait. Il parlait de vie vécue. À l’époque, je l’entendais. Je comprenais les mots. Mais je crois que je ne savais pas vraiment ce que ça recouvrait.

Aujourd’hui, je me surprends à penser que je commence seulement à comprendre.

Je ne sais pas à quel moment précis le déplacement s’est fait. Ce n’est pas arrivé comme une décision nette. C’est venu lentement, presque sans bruit, comme si une phrase s’était mise à prendre du poids au fil des années, sans que je m’en rende compte.

Charles n’est plus là maintenant. Et c’est étrange : ce n’est pas seulement son absence qui me revient, c’est aussi la façon dont certains de ses mots continuent à circuler, à s’accrocher à des situations nouvelles. Comme s’ils attendaient, quelque part, que je les rattrape.


La lettre

Il y a aussi cette lettre.

Je l’avais écrite il y a quelques années, à des élèves, quand j’étais enseignant. J’y opposais déjà, avec mes mots, une vie endormie à une vie plus présente, plus choisie. Je ne sais pas si, à l’époque, j’y croyais complètement. Ou plutôt : j’y croyais comme on croit à une idée qu’on ne sait pas encore vivre.

Ce qui est certain, c’est que je la relis encore.

Pas souvent. Mais régulièrement.

Et parfois, je la montre. Pas pour faire un numéro. Je sais que ça peut être perçu comme ça, donc je le précise, presque trop vite. Je la montre parce que j’ai le sentiment qu’elle synthétise assez bien ma manière de penser. Elle me sert de point fixe. Une manière de dire : voilà ce que j’essaie de tenir.

Pendant un moment, je me suis demandé si, en la montrant, je ne cherchais pas aussi quelque chose d’autre. Un regard qui dirait : tu as été cohérent. Un témoin.

Je ne le formule pas avec fierté. Plutôt comme une question un peu gênante. Parce que ce n’est pas très agréable de se voir en train de vouloir être validé, même si on a de bonnes raisons, même si on croit que ce n’est pas ça.

Et pourtant, à force de tourner autour, j’ai fini par l’admettre : oui, il y a eu, à certains moments, un plaisir à faire lire cette lettre en disant implicitement : regarde, c’était écrit, et maintenant je le vis.

Ce qui a changé, c’est que j’en ai moins besoin.

Aujourd’hui, si je devais la montrer, ce serait plutôt à des gens à qui je tiens vraiment. Et là, ça prend une autre forme. Ce n’est plus faire la démonstration. C’est se rendre lisible.

Je pense à Sofia.

Avec elle, on échange beaucoup par écrit, et l’oral est plus compliqué en français. Alors la lettre pourrait devenir une manière simple de lui montrer ce que j’appelle mon axe, sans faire un grand discours, sans m’emmêler. Et je ne vais pas prétendre que l’idée d’être vue favorablement ne joue pas. Il y a aussi ça : l’envie, très humaine, que l’autre regarde ce que tu as construit et que ça compte pour elle.

Sauf que, paradoxalement, je me suis rendu compte d’un point : si Sofia trouvait tout ça “normal”, je ne serais pas déçu. Au contraire. Ce “normal” dirait peut-être autre chose : qu’elle aussi tient quelque chose, qu’elle aussi a une cohérence, même si elle n’a pas la même forme que la mienne. Et cette idée-là me réjouit plus que l’admiration.


Le public et la sélection

Il y a un autre glissement, très net celui-là.

Avant, quand je voyageais, je postais. Facebook, Instagram. Comme tout le monde, ou comme ceux qui voyagent et qui veulent le montrer. J’avais envie de raconter, de publier, de faire exister le mouvement devant un public large et indéterminé.

Et aujourd’hui, je n’en ai plus envie. Pas du tout.

Ce n’est même pas un effort. Ce n’est pas une discipline. Je ne me dis pas : je vais être plus discret. Je ne vois simplement plus l’intérêt. Ça ne m’apporte rien. Ce n’est pas un renoncement spectaculaire. C’est plutôt comme si le geste s’était vidé.

Je ne dis pas ça comme une victoire. Je constate juste que le besoin s’est déplacé : moins de diffusion, plus de précision. Moins de regard anonyme, plus de présence réelle. Et, là encore, je ne sais pas si ça vient d’une maturité ou d’une fatigue, ou d’un mélange des deux. Je sais seulement que ça a changé.


Une naissance

Avec Sofia, je suis tombé sur une sensation nouvelle. Je l’ai d’abord reconnue dans une formule, puis je me suis aperçu que ce n’était pas qu’une formule : c’était presque physique.

Je ne saurais pas mieux dire que ça.

Pas apaisant. Pas menaçant. Excitant.

Le mot “excitation” peut faire sourire, mais c’est celui qui colle le mieux. Ce n’est pas une agitation nerveuse. Ce n’est pas non plus une euphorie qui te fait perdre le sens des choses. C’est plutôt l’impression qu’une rencontre possible ne te retire rien, ne te met pas en danger, mais ouvre un espace.

Et c’est là que le mot “amour” a commencé à apparaître.

Pas comme une déclaration. Comme un glissement. Un moment où je me suis surpris à parler d’amour sans l’avoir décidé, presque insidieusement. Et ça m’a étonné. Je me suis même demandé : est-ce que c’est déjà ça ? Un amour naissant. Le simple fait que le mot devienne possible me trouble.

Ce qui m’étonne aussi, c’est la direction que prend naturellement ma pensée : je ne pars pas dans un scénario de conte. Je pense plutôt : où est-ce que ça mène ? Et, immédiatement après : ça pourrait être durable, solide, profond, intense.

Je ne sais pas d’où vient ce besoin de solidité dans la projection. Je ne sais pas si c’est de la prudence, ou une façon de rester debout dans quelque chose qui commence.

Quand j’ai essayé de répondre honnêtement à la question de savoir ce que ça transformerait dans ma vie si ça devenait durable, le mot qui m’est venu, très court, a été : augmenter.

Je n’ai pas dit “changer”. Je n’ai pas dit “compliquer”. Je n’ai pas dit “stabiliser”.

Augmenter.

C’est un mot qui me surprend encore. Parce qu’il suppose que je n’imagine pas la relation comme une transaction où l’on perd d’un côté ce qu’on gagne de l’autre. Il suppose une addition, une intensification.

Et ça, pour moi, est nouveau.


La scène du corps

Je me méfie de mes hypothèses. Je sais que je peux construire une figure à partir de quelques éléments, et que la réalité ne suit pas toujours.

Il y a quand même eu une scène, très simple, qui me reste.

Je l’ai déjà rencontrée une première fois. Physiquement, le courant passait très fort. On s’est baladés pendant une heure. Plusieurs fois, on s’est touché le bras sans le faire exprès. On s’arrêtait, on se regardait dans les yeux en parlant. Quand on s’est quittés, elle m’a dit que j’avais de beaux yeux. Je suis resté là, face à elle. Et finalement elle m’a embrassé sur la joue et elle est partie.

Je ne raconte pas ça pour faire joli. Je raconte ça parce que c’est concret. Parce que ça existe indépendamment de tout ce qu’on peut théoriser par écrit. Et aussi parce que ça introduit un autre langage, quand l’oral est plus difficile : le langage de la présence, des gestes, des pauses.

Pour la prochaine rencontre, je ne sais pas si cette “tension” dont je parle sera confirmée de la même façon, notamment à cause de la difficulté à communiquer oralement. Mais Sofia m’a dit qu’elle n’allait pas, et qu’elle avait envie. Moi, j’ai proposé un second rendez-vous. Elle a accepté. Et je ne suis pas certain de vouloir faire semblant de ne pas voir ce que ça veut dire : je pense qu’on a envie de s’embrasser.

Cette phrase-là, je la trouve presque gênante à écrire, parce qu’elle est simple, et parce qu’elle tranche avec les pages de réflexion. Mais elle est peut-être plus fidèle à ce qui se joue.


Romantique, ou pas

À un moment, j’ai fini par me demander si tout ça était “romantique”.

Et puis je me suis aperçu que je ne savais pas ce que je mettais derrière ce mot. Amour romantique, liberté romantique : je les utilise comme des repères, mais si on me demandait une définition là, tout de suite, je serais incapable de répondre.

Ce que je sais, c’est que je ne suis pas emporté au point de perdre pied. Je ne suis pas non plus en train de me protéger. Je suis dans un état où quelque chose s’ouvre sans me dissoudre, et où le désir est là, sans exiger de promesse.

Je sais aussi que, si cette excitation restait sans suite, je ne parlerais pas de perte. Je parlerais plutôt d’avoir reconnu une possibilité réelle, même éphémère. Et ça compte déjà. Ça dit quelque chose de mon état actuel, de ma manière d’être disponible sans être en manque.

Alors oui, il y a un amour possible qui commence à se dire. Et la question qui vient ensuite n’est pas : est-ce que c’est vrai ? La question est plutôt : quelle forme ça va prendre, si ça prend forme ? Et qu’est-ce que je vais découvrir, non pas dans l’idée que je me fais d’elle, mais dans la réalité d’une présence qui, déjà, a laissé une trace.

Je ne sais pas encore si ce sera une histoire durable. Je ne sais pas encore ce que “durable” voudra dire, concrètement, dans nos vies. Je sais juste qu’il y a eu ce glissement, ce mot qui est apparu, et cette envie très simple, très physique, qui ne demande pas un grand récit pour exister.

Et je me demande ce que ça fait, exactement, d’entrer là-dedans sans vouloir conclure.

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