Les portes déjà ouvertes
Je suis arrivé dans cette maison avec des cartons, des plans, des idées.
Il fallait aménager, réparer, ajuster. Décider où mettre la table, comment orienter le salon, quels volets installer. Les journées passaient à corriger des détails. Je regardais les murs comme des surfaces à améliorer.
La maison était là. L’océan aussi. Mais je n’y étais pas encore vraiment.
Au début, j’étais absorbé par l’aménagement. Il fallait que ce soit cohérent, fonctionnel, solide. Je regardais le lieu comme un chantier. Chaque imperfection appelait une correction. Chaque décision devait confirmer que j’avais bien fait d’être ici.
Je vivais encore dans la tension du choix.
La maison était un projet.
Puis un soir, presque par hasard, je me suis allongé sur un transat face à l’eau. Je ne l’avais jamais fait. Les étoiles sont apparues sans que je les attende. Il n’y avait rien à optimiser, rien à mesurer. Juste le bruit régulier des vagues et le vent qui traverse les palmiers.
Un autre jour, vers seize heures, je suis resté deux heures sur la plage. Nager, revenir, m’asseoir dans le sable, repartir. Là encore, rien d’exceptionnel. Simplement du temps laissé en place.
Je me suis surpris à penser que cette maison était un rêve éveillé. Non pas un rêve qui se réalise. Plutôt une sensation étrange : tout est réel, tangible, et pourtant plus dense que d’habitude.
Quelque chose a glissé. Les murs ont cessé d’être des problèmes à résoudre. Ils sont devenus un décor. Le toit n’était plus une structure à repenser, mais une ombre sous laquelle s’asseoir. L’océan n’était plus un argument. Il était simplement là.
Je n’ai rien décidé de plus. J’ai commencé à explorer.
C’est cela qui me frappe : les possibilités n’ont pas changé. Elles étaient déjà là. S’allonger le soir. Rester sans rien faire. Regarder le ciel.
Je passais devant ces portes sans les voir. Comme dans ces rêves où l’on découvre soudain une pièce supplémentaire dans une maison pourtant familière.
Ce n’est pas spectaculaire. Il n’y a ni révélation ni bouleversement. Seulement une impression de fluidité. Le réel ne résiste plus. Je ne cherche plus à le modeler à mon idée. Je me laisse traverser par lui.
Il y a une différence subtile entre décider d’un lieu et l’habiter. Décider suppose une justification, presque une défense intérieure. Habiter ne demande rien.
Je réalise que je commence seulement à habiter ma propre décision. La maison cesse d’être le symbole d’un virage de vie. Elle devient un milieu ordinaire. Stable.
C’est peut-être cela, le paradoxe : je m’éveille à ce qui est là, et plus je m’éveille, plus tout semble irréel. Non pas flou, mais intensément présent. Comme si la netteté même donnait une impression de rêve.
Je ne poursuis rien. Je n’attends pas la suite. Je découvre lentement ce que cet endroit contient.
La maison ne change pas. C’est mon rapport à elle qui se déplie.
Et certaines soirées, allongé face à l’océan, je me demande combien d’autres portes sont encore là, ouvertes depuis le début, patientes.
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