Destin

Il y a des phrases qui reviennent, comme si elles cherchaient une prise.

« Il faut accomplir son destin. »
« On est là pour quelque chose. »
« Il y a un sens caché. »

Je les entends, et je vois ce qu’elles promettent : une direction déjà tracée, une sorte de carte pliée dans la poche. On marche, on se trompe, on doute, mais au fond on serait “en route vers”. Comme si l’existence avait une intention derrière elle, et que notre travail consistait à la découvrir puis à l’exécuter.

Je comprends l’attrait. Et en même temps, je n’arrive pas à y croire. Pas au sens où je serais “contre” par principe. Plutôt au sens où, quand j’essaie de m’y loger, ça ne tient pas. Ça glisse.

Il y a une autre lecture, beaucoup plus sèche, et au fond plus simple : il n’y a pas de plan caché. Rien derrière. Et ce qui nous secoue, ce n’est pas l’absence d’explication en soi, c’est le frottement entre notre besoin de sens et le fait que le monde ne répond pas.

Sur ce point, je me sens d’accord. Le mot qui me vient, ce n’est pas “désespoir”. C’est “lucidité”. Mais une lucidité qui n’est pas stable. Elle éclaire, puis elle s’éteint. Et je me surprends à chercher malgré moi une autre manière de dire les choses, moins dramatique, moins frontale.

Parce qu’au fond, ma question n’est pas : “Est-ce qu’il y a un sens ?”
Ma question est plutôt : “Si je refuse l’idée d’un destin écrit, qu’est-ce qui oriente, concrètement ?”

Je ne vis pas dans le chaos. Je ne me lève pas le matin en improvisant tout. Il y a des choix, des renoncements, des constructions. Il y a une cohérence que je cherche. Et cette cohérence ressemble parfois à quelque chose d’assez précis : l’écart entre ce que je pense, ce que je dis, et ce que je fais.

Je l’appelle “alignement”, faute de mieux. Mais je n’en fais pas une vertu. Ce n’est pas une posture. C’est plutôt un indicateur brutal : quand je ne suis pas aligné, je le sens vite. Et pas seulement dans la tête. Dans la manière dont tout devient lourd. Dans la manière dont je me perds dans des contradictions. Dans la manière dont je me surprends à dire une chose et à faire son contraire, puis à m’en vouloir sans même savoir pourquoi.

À l’inverse, quand quelque chose se met en place et que ça “colle”, ce n’est pas l’euphorie. C’est une réduction de bruit. Une sorte de simplification intérieure. Et là, j’ai l’impression que les choses peuvent aller plus vite. Pas toutes seules. Mais plus naturellement.

C’est exactement ce que j’ai essayé d’expliquer à propos de ma résidence fiscale au Sénégal.

De l’extérieur, on peut raconter ça comme un calcul isolé : un jour, je me serais dit que je voulais payer moins d’impôts, j’aurais comparé des pays, et j’aurais choisi. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé.

À un moment, j’étais divorcé. J’étais dans une situation financière très délicate. Et j’ai vu mon cerveau faire ce qu’il fait souvent : explorer. Chercher des portes. Tester des hypothèses. Imaginer des sorties.

Le changement de résidence fiscale m’est apparu comme l’une des solutions. Pas comme une “illumination”, pas comme une mission. Comme une possibilité qui s’emboîtait avec le reste.

Mais là où ça devient intéressant, c’est que, même sans cette contrainte financière, j’aurais fait ce choix. La contrainte n’a pas inventé la décision. Elle l’a rendue plus urgente, plus nette. Elle a compressé le temps. Elle a accéléré un mouvement qui existait déjà.

C’est là que je me méfie des récits trop propres.

Quand je dis “ça s’est imposé”, je pourrais vouloir dire : “Je n’avais pas le choix.”
Ou je pourrais vouloir dire : “Compte tenu de ce que je suis, et de la situation, c’était la solution la plus cohérente.”

Les deux phrases se ressemblent, mais elles n’ont pas la même texture.

La première fait de moi quelqu’un qui subit.
La seconde fait de moi quelqu’un qui est déterminé, oui, mais qui reconnaît la forme des choses et s’y inscrit lucidement.

Et c’est là qu’une autre idée est venue se glisser dans la discussion : la liberté comme compréhension.

Au départ, ça m’a résisté. Je me suis dit : comprendre les causes de ce qui m’arrive, en quoi ça libère ? Comprendre n’annule pas les événements. Comprendre ne supprime ni les conflits, ni les contraintes, ni les conséquences.

Mais le point n’était pas là.

Le point, c’est que, quand je comprends vraiment ce qui me détermine, je cesse d’être traversé de manière opaque. Je vois le mécanisme. Je reconnais les déclencheurs. Je distingue ce qui relève d’une réaction immédiate de ce qui relève d’une direction plus profonde.

Et surtout, je peux agir autrement. Pas au sens d’un pouvoir magique de “faire ce que je veux”, mais au sens de ne pas être uniquement un réflexe.

Sauf que je ne voulais pas réduire la liberté à une hygiène émotionnelle. Ma vie ne se résume pas à éviter de répondre à des messages agressifs. Ma liberté, je la vis ailleurs : dans le fait d’avoir changé de pays, d’avoir assumé des risques, d’avoir construit un mode de vie qui n’est pas “standard”, d’avoir redéfini mon rapport au travail et au temps.

Alors la question a basculé : et si la liberté n’était pas un état, mais une capacité à composer ?

J’ai commencé à voir mon système comme un écosystème, pas comme une série de décisions isolées.

Je suis freelance au Sénégal et je paie peu d’impôts.
Je facture une société estonienne avec mon NINEA sénégalais.
Je gagne plus d’argent, et je cours moins après des clients en Belgique.
J’ai donc du temps.
Et ce temps nourrit Doxandem.

Et Doxandem, à son tour, nourrit autre chose que l’argent. Il nourrit une cohérence. Il donne une direction. Il me donne un sentiment de sens, sans que ce sens ait besoin d’être “caché”.

Je peux, par exemple, offrir des compétences à des gens qui ne pourraient pas les payer. Développer un site web gratuitement pour un campement villageois en Casamance. Ce genre de chose serait beaucoup plus difficile si je devais payer mes impôts en Belgique et travailler davantage pour maintenir le même niveau de revenu.

Je ne dis pas ça comme un slogan. Je dis ça comme une contrainte réelle : il y a des choix qui ouvrent du temps, et d’autres qui le verrouillent. Et dans mon cas, le temps est devenu une matière première.

C’est là que l’argent revient, inévitablement.

Parce que si je décris mon écosystème comme “vertueux”, il y a un point fragile : le flux financier. Et je le sens. Par moments, ça me stresse. Pas parce que j’aurais peur de perdre du confort. Mais parce que je vois ce qui pourrait s’effondrer avec : la capacité d’agir.

Quand je l’ai formulé clairement, c’était sans ambiguïté : si je n’avais plus de revenus, ce que je craindrais à 100%, c’est la perte de mon pouvoir d’agir.

Pas les biens. Pas le niveau de vie.
Le pouvoir d’organiser, de créer, de soutenir, de choisir un rythme.

Et en même temps, il y a un autre mouvement en moi, presque opposé : parfois, je me dis que je pourrais vivre avec presque rien. Que je trouverais une autre solution. Que je me débrouillerais.

Ces deux voix cohabitent. L’une voit la dépendance. L’autre voit la capacité de recomposition.

C’est peut-être ça, mon vrai socle : je ne crois pas à une sécurité parfaite, mais je crois à ma capacité à ré-agencer.

Concrètement, je ne suis pas inconscient : je sécurise ma place de freelance chez mon client depuis cinq ans, et je m’y prends bien. Et en parallèle, je suis sur le point de commercialiser mon application de location d’échafaudage, qui devrait fonctionner indépendamment de ce client.

Ce n’est pas une posture de “je n’ai peur de rien”. C’est une manière de composer les risques : consolider un socle, diversifier, préparer une autonomie plus robuste.

Et si malgré tout ça, un jour, tout devait s’écrouler ? Je l’ai dit sans romance : je vivrais en Afrique et je me débrouillerais.

Ce n’est pas une image. Ce n’est pas un film. C’est juste une phrase qui sert de filet intérieur. Elle m’aide à prendre des risques sans me raconter que je suis invulnérable.

Mais il y avait un piège dans cette discussion, et je l’ai vu tard.

À force de parler d’argent, d’autonomie, de mobilité, j’ai fini par répondre à une question : “Qu’est-ce qui pourrait menacer ma liberté aujourd’hui ?”

Ma première réponse a été : “Rien.”

Et puis, presque aussitôt : mes enfants.

Là, quelque chose change. Parce que ce n’est plus une variable économique. Ce n’est plus un projet. Ce n’est plus un choix que je peux reconfigurer seul.

C’est un lien.

Et ce lien passe par des réalités qui ne dépendent pas uniquement de moi : décisions, contraintes, impossibilité éventuelle de rentrer en Belgique, manque d’argent pour maintenir la présence, tout ce qui peut entraver le fait de les voir.

Je n’ai pas parlé de douleur. J’ai parlé de garde. De possibilité concrète. De lien rendu impossible.

C’est une autre forme de perte de pouvoir d’agir : ne plus pouvoir agir comme père.

Et c’est là que j’ai compris pourquoi cette question était différente des autres. Parce que, sur beaucoup de choses, je peux réduire l’échelle. Je peux simplifier. Je peux renoncer à du confort. Je peux ralentir.

Mais sur ce lien-là, je ne peux pas simplement “recomposer” comme avec une structure d’entreprise ou un pays de résidence. Il y a un autre système autour : institutions, logistique, décisions d’autrui. Un terrain où mon autonomie n’est plus souveraine.

Pourtant, je n’ai pas envie de raconter ça comme une limite tragique. Je ne veux pas en faire une fatalité. J’ai dit autre chose : une composition possible. C’est ce que je suis en train de mettre en place.

Ce n’est pas un discours. C’est un travail. Un montage. Une manière d’inventer une paternité compatible avec le mouvement. Refuser l’alternative simpliste : soit père stable en Belgique, soit libre ailleurs. Chercher une troisième voie, même si elle demande des ajustements, des calendriers, des accords, de l’énergie.

Et à partir de là, une phrase est sortie, presque comme une conclusion provisoire : peut-être que la liberté est là, dans le fait que même si tout s’écroule, je resterai quand même libre.

Cette phrase, je la trouve à la fois vraie et dangereuse.

Vraie, parce que je sens que ma liberté ne se résume pas à des structures extérieures. Je peux perdre de l’échelle et garder une forme. Je peux être contraint et rester capable d’un certain mouvement intérieur.

Dangereuse, parce qu’elle peut devenir un talisman, une manière de me croire au-dessus des conséquences.

Et c’est là qu’une image s’est invitée : quelqu’un qui s’adapte dans une cellule.

Je reconnais ce qui m’attire dans cette figure : la capacité de réduire l’horizon sans être détruit. D’habiter la contrainte. De tenir, même quand le monde se referme.

Mais la discussion a révélé autre chose sur moi : je ne veux pas seulement m’adapter. Je veux transformer. Même dans un espace réduit, je veux encore pouvoir organiser quelque chose, réagencer, créer.

À un moment, je l’ai dit simplement : poser la question, c’est y répondre.

Et c’est peut-être pour ça que, vers la fin, j’ai eu l’impression qu’on tournait en rond. Parce que la structure était devenue claire. Les mêmes éléments revenaient, sous des angles différents.

Je ne crois pas à un destin écrit.
Je ne crois pas non plus que “rien n’a de sens” suffise à dire ce que je vis.
Je crois à des chaînes de causes, à des compatibilités, à des compositions.
Je cherche un alignement concret entre ce que je pense, ce que je dis, et ce que je fais.
Je construis un écosystème où l’argent devient du temps, et où le temps nourrit un projet qui dépasse l’argent.
Je peux accepter une contraction, mais je refuse la capture.
Et je sais que la question des enfants n’est pas une idée : c’est une réalité qui demande un montage, pas un discours.

Il reste une zone qui ne se laisse pas fermer.

Parce que même si je dis “je resterai libre”, je sais que cette liberté n’est pas un bloc. Elle dépend de conditions. Elle se travaille. Elle se prouve dans les périodes où rien ne se passe comme prévu.

Et au fond, ce qui m’intéresse, ce n’est peut-être pas de savoir si tout est écrit ou si tout est absurde.

C’est de savoir, très concrètement, ce qui tient quand les structures changent. Et ce que je suis prêt à réduire, sans me trahir, si un jour je dois vraiment choisir.

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