Bientôt mercredi
Dans six jours, je dois revoir Sofia pour la seconde fois. Rien que l’écrire me rend heureux.
Et pourtant, il y a eu ce matin-là. Je travaillais face à l’océan. Et je me suis surpris à penser, très simplement : rien ne me manque. Pas une phrase pour me convaincre. Pas une posture. Juste une sensation nette. Une plénitude dans la solitude.
Alors la question est venue, presque trop logique : à quoi bon rencontrer quelqu’un, si je ne manque de rien ?
Je crois que j’ai longtemps pensé les rencontres comme des réponses. Une présence pour combler une absence. Un “plus” qui vient réparer un “moins”. Là, je ne suis pas dans ce schéma. Ce qui me déstabilise, c’est justement ça : je ne vais pas vers elle depuis un vide. Et pourtant j’ai envie.
Très vite, l’autre crainte a pris le dessus. Pas celle d’être seul. Celle de basculer.
Je me connais. Je sais comme une rencontre peut occuper. Comment le cœur peut battre plus fort. Comment l’attention se met à tourner autour d’un message, d’un silence, d’un signe minuscule. Et je sais aussi ce que ça peut coûter : le rythme qui se dérègle, l’esprit qui se disperse, l’axe qui se brouille.
Parce qu’il y a un axe, maintenant. C’est peut-être la seule chose que je n’avais pas “avant”. J’ai des projets forts qui me tiennent à cœur. Une cohérence qui ne dépend pas d’un lieu. Une “place” intérieure, pas géographique. Et je tiens à ça comme à quelque chose de fragile et de précieux.
C’est là que j’ai commencé à parler de peur.
Pas peur d’elle. Peur de perdre mon équilibre.
Je lui ai écrit. Pas pour la rassurer. Pas pour séduire. Mais pour qu’elle comprenne qui je suis. Et surtout pour ne pas mentir par omission, en me contentant d’un ton léger alors que je sentais, derrière, quelque chose de plus dense.
Je lui ai dit que j’avais peur et envie, comme elle. Je lui ai dit que quand quelque chose est vivant, ça fait un peu peur. Je lui ai dit que ma vie est construite, que j’ai trouvé un équilibre — un équilibre en mouvement, comme sur un vélo : on tient parce qu’on avance. Je lui ai dit que je n’avais pas cette cohérence avant, et que j’y tiens. Et que si je viens mercredi, ce n’est pas parce qu’il me manque quelque chose. C’est parce que j’ai envie de la voir. Parce que je me suis senti bien avec elle. Parce que sa présence m’a touché.
Et puis cette phrase, à la fin, que je trouvais à la fois juste et dangereuse : si nous avons un peu peur, peut-être que cela veut dire que c’est important.
Je ne voulais pas que ça sonne comme une certitude. Je ne voulais pas fabriquer un destin. Je voulais laisser ça au stade où c’en est : une possibilité. Quelque chose qui mérite peut-être d’être regardé, pas proclamé.
Après avoir envoyé, j’ai ressenti un calme. Pas une euphorie. Plutôt une sensation d’avoir dit exactement ce que j’avais à dire. Je regardais mon téléphone, oui, mais sans frénésie. Curieux. Humain. Et surtout, je me disais : si elle répond, tant mieux. Si elle ne répond pas, ce n’est pas grave. J’ai posé quelque chose qui me ressemble.
Ensuite, j’ai reçu sa réponse.
Je crois que le mot juste, c’est “choqué” — mais dans le bon sens. Elle répondait avec une maturité qui m’a désarmé. Elle reprenait ce que j’avais voulu dire, sans le déformer. Elle parlait de base, pas de mur. Elle ajoutait même une forme de respiration, comme si elle savait relâcher la gravité au bon moment.
Et elle a écrit que ce n’était “pas du tout compliqué”.
J’ai buté sur ce passage. Pas parce que je ne comprenais pas les mots, mais parce que je ne savais pas ce qu’elle visait exactement. Est-ce qu’elle parlait de la langue ? Est-ce qu’elle disait : “je comprends” ? Ou bien est-ce qu’elle répondait à son propre message précédent, à cette phrase où elle disait que “ça a l’air très instable”, qu’elle a peur, qu’elle comprend et qu’elle ne sait pas ? Comme si mon texte, au lieu d’ajouter du trouble, avait rendu la tension plus lisible.
Il y avait aussi un mot en cyrillique, glissé dans une phrase. Je l’ai reconnu après coup : un verbe qui dit quelque chose comme “tendre vers”, “aspirer à”. Ça m’a frappé parce que ce n’était pas tourné vers moi, ni vers un “nous” déjà décidé. C’était tourné vers elle, vers ce qu’elle cherche à devenir.
Et puis il y a eu un détail presque absurde : sa réponse est arrivée en trois messages. J’ai d’abord lu le premier. Puis quelques minutes plus tard, les deux autres. Je me suis rendu compte qu’elle avait enchaîné très vite, alors que moi j’avais mis une matinée à écrire.
Au début, j’ai voulu donner un sens à ce temps. Et puis j’ai compris que ce n’était pas le temps, le sujet. C’était ce que ce temps révélait — ou ce que j’avais envie d’y lire. Une forme de disponibilité. Une aisance à parler vrai. Une manière d’être déjà là, sans détour.
Ça me renvoie à moi, forcément. À l’idée que j’ai mis des années à trouver cet ancrage. Et que là, face à quelqu’un que je n’ai vue qu’une fois, et avec une langue qui n’est pas vraiment la sienne, j’ai l’impression de pouvoir parler sans jouer un rôle.
Mercredi approche.
Je m’imagine qu’on parlera surtout de choses légères, parce que la langue fera barrière. Et c’est peut-être bien. Comme une limite naturelle qui empêche de trop charger la rencontre. Comme si l’écrit avait porté la profondeur, et que le reste devait rester vivant, simple, présent.
Mais je sens aussi autre chose : cette drôle de sensation que l’accord ne se fait pas malgré les limites, mais à travers elles.
Et je ne sais pas encore si ce que je ressens est une vraie rencontre… ou la surprise d’être enfin devenu quelqu’un capable de la vivre sans se perdre.
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