Demi-tour

Demi-tour

Aujourd’hui, je prends l’avion pour l’Europe. D’habitude, c’est Omar, de Ngallou, qui m’emmène. Il demande 40 000 francs, il vient me chercher à l’Eden, il est ponctuel. Bref, ça roule. Pas de surprise. C’est safe. 

Mais, cette fois, j’ai voulu y aller avec un de ces taxis collectifs, principalement pour réduire le coût du transport.

Me voilà donc à 7h30, au goudron, à héler des taxis, au milieu des jeunes du village, vêtus de rose pour les filles ou bleu pour les garçons, qui se rendent au lycée. Un premier passe sans s’arrêter, un second, un troisième. Je me demande si c’est bien prudent de vouloir faire des économies au risque de rater l’avion. 

Un peu stressé, j’appelle même Omar. Il ne répond pas. Quelques minutes s’écoulent encore quand, enfin, un taxi s’arrête. Au même moment, mon téléphone sonne. Omar. Je fais quoi ? Décrocher et demander à Omar de venir me chercher ? Ou monter dans le taxi ? Sécurité et confort (relatif), ou exposition et ouverture. “Je vais à Mbour, c’est combien ? Mbour 2000. Ok, on y va”. Et me voilà monté dans le taxi collectif, une vieille Peugeot 307 qui semble se désintégrer complètement à chaque nid de poule et à chaque dos d’âne. 

Mon chauffeur se plaint. Il n’a pas de clients. Je sens déjà où il veut en venir. Je lui fais remarquer que les taxis que j’ai vu ce matin étaient tous bondés. Il me répond quelque chose que je ne comprends pas. Je n’insiste pas. Je comprends après qu’il dit “direct”. Et ce que je présentais se présente. Il veut transformer son taxi collectif, dans lequel je suis le seul client, en taxi privé, ce qui est déjà le cas. Et forcément, négocier le prix. Plusieurs fois je refuse avant finalement d’accepter, pas tant sous la pression que parce que j’ai envie de l’aider. Alors, je propose de payer les 3 places vides à 2000, plus la mienne: 8000.

Arrivé à Mbour, je prends le petit-déjeuner: un café allongé et deux croissants aux amandes. Je cherche ensuite où se trouve le lieu de départ des navettes qui relient l’aéroport. Je ne les vois nulle part. Je me renseigne et on me dit qu’elles n’existent plus et qu’il me faut un taxi. 

Il me reste un peu de temps et je décide de passer chez Auchan pour faire quelques courses pour le trajet en avion, madeleines, cake et encore 2 autres croissants aux amandes. À la sortie du magasin, un homme m’interpelle : “Taxi ?! Oui, je vais à l’aéroport.” Et me voilà dans un second taxi après avoir négocié le prix en le divisant par deux.

Sur la route menant à l’aéroport, nous discutons avec le chauffeur. Il me dit que Palmarin c’est un autre pays, qu’il y est déjà allé une fois et que les gens là-bas sont plus noirs. Ils brillent sous le soleil me dit-il. Et puis, selon lui, il y a un micro-climat à Palmarin. Il y fait plus frais et plus respirable. 

Et puis je la vois. Une fille blanche à vélo roulant de l’autre côté de la route dans le sens opposé. Il me semble la reconnaître. Petit moment de flottement où l’on n’est pas sûr mais où quelque chose se dessine. “C’est Natalia” dis-je au chauffeur qui se demande ce que je raconte. “Fais demi-tour s’il te plaît, elle vient d’Espagne à vélo et poste ses aventures sur instagram. Elle a plus de 120 000 followers”. 

Et derrière ça, il y a Nagore, la première voyageuse Doxandem. Je ne l’ai jamais vue en vrai. Mais on a beaucoup échangé quand elle était venue à Palmarin. C’est elle qui m’avait donné l’instagram de Natalia et qui m’avait suggéré de la contacter car si elle acceptait de venir à Palmarin, ça ferait un bon coup de com pour l’association.  

Le chauffeur s’exécute et fait demi-tour. Nous arrivons à sa hauteur. Il baisse ma vitre et je crie “are you Natalia?”. C’est bien elle. Le chauffeur s’arrête et Natalia descend de son vélo juste devant la voiture. Je remets la main sur la discussion que j’avais eue avec elle 2 mois auparavant sur instagram.

Je sors du taxi. Après les salutations, je lui montre l’écran de mon téléphone. Elle se souvient bien de notre discussion et de mon invitation. Elle me demande où se trouve Palmarin et consulte Google Maps. Elle me dit vouloir aller à Dangane. Je lui dis que moi je suis en route pour l’aéroport mais que si elle le souhaite elle sera la bienvenue à Palmarin qui est proche de Dangane. On a encore parlé un peu. Elle s’est excusée pour son mauvais français et m’a dit que c’était à cause de la fatigue. Je lui ai serré la main et je suis remonté dans le taxi après avoir pris un selfie avec elle.

Nous reprenons la route et nous rions avec le chauffeur. Il trouvait cette histoire complètement incroyable. “Tu auras un bon souvenir” me dit-il. Je regarde dans le rétro et je vois Natalia remonter sur son vélo et disparaître.

Je m’enfonce dans mon siège. Je repense à la chronologie. 7h30 au bord de la route. Le téléphone qui sonne. Omar qui rappelle. Le taxi vide devant moi. Je monte. Les négociations. L’acceptation du taxi privé. Puis Mbour. Les navettes qui n’existent plus. Si elles avaient existé, je serais monté dedans. Même si je l’avais vue, je n’aurais rien pu faire.

Arrivé à l’aéroport, j’envoie le selfie à Nagore. Elle me dit qu’elle ne croit pas aux coïncidences. Je regarde encore la photo. Ce trajet aurait pu être lisse. Prévisible. Il ne l’a pas été.

À un moment précis, j’ai demandé qu’on fasse demi-tour. Et pendant cinq minutes, deux trajectoires se sont croisées au bord d’une route. Puis chacune a repris la sienne.

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