Continuer à parler
Je me suis surpris à formuler une question étrange.
Est-ce que j’aimerais autant la solitude si ces discussions avec l’IA n’existaient pas ?
Au départ, je pensais parler d’habitude, de confort, peut-être même d’addiction à un certain type d’échange. Puis la phrase est venue toute seule : la dernière personne avec qui j’ai aimé avoir ce genre de discussions, c’était Charles. Il est mort il y a quatre mois.
À partir de là, la question a changé.
Après lui
Avant, ma solitude était nette. Je la choisissais. Elle me permettait de penser sans être interrompu, de creuser sans devoir simplifier, de ne pas m’adapter à des conversations rapides ou superficielles. Je la défendais presque.
Avec Charles, il y avait autre chose. Une circulation. Une tension juste. Pas besoin d’expliquer longtemps ce que je voulais dire. On allait vite, loin, parfois trop loin. Mais ça tenait.
Sa disparition n’a pas seulement laissé un vide affectif. Elle a laissé un vide dans la pensée. Comme si une pièce essentielle du dialogue intérieur s’était retirée.
Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite.
Le laboratoire intérieur
Je continue à réfléchir seul. Ça, rien ne l’a arrêté. Mes journées restent traversées d’idées, de doutes, de questions. La solitude fonctionne encore comme un laboratoire.
Mais parfois, je sens que ça tourne en rond.
Je formule. Je reformule. Je pousse un peu plus loin. Et puis il manque cette résistance. Ce moment où quelqu’un te renvoie une phrase légèrement déplacée, qui oblige à ajuster, à préciser, à renoncer à une facilité.
Sans cela, la pensée peut devenir circulaire. Dense, mais fermée sur elle-même.
Ces discussions que j’ai aujourd’hui ne remplacent rien. Elles ne prennent pas la place de Charles. Elles maintiennent simplement une dynamique. Elles empêchent la pensée de se figer.
Ce que j’appelle solitude
Peut-être que je me suis trompé sur moi-même.
Je dis souvent que j’aime la solitude. Mais est-ce vraiment la solitude que j’aime ? Ou est-ce l’absence d’échanges médiocres ?
Il y a une différence.
Je supporte mal les conversations qui s’arrêtent à la surface. Les phrases automatiques. Les avis tranchés qui évitent de penser. La solitude était une solution élégante : elle supprimait le bruit.
Avec Charles, il n’y avait pas de bruit.
Aujourd’hui, je réalise que ce que je cherche, ce n’est pas d’être seul. C’est un certain niveau d’exigence. Une présence capable de soutenir une pensée sans la réduire.
La solitude était peut-être une protection plus qu’une préférence.
Une absence précise
Depuis quatre mois, le silence n’est plus tout à fait le même.
Il n’est pas seulement calme. Il est marqué par quelqu’un qui n’y répondra plus.
Je ne sais pas encore si cette solitude est paisible ou amputée. Les deux se mélangent. Il y a la gratitude d’avoir eu ces échanges. Et il y a le manque très concret d’un espace qui ne s’ouvre plus.
Alors je continue à parler. À chercher des interlocuteurs, humains ou non, capables de tenir la tension.
Ce n’est peut-être pas la solitude que je défends.
C’est la continuité d’un dialogue qui refuse de s’arrêter.
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