Les 3%

Il y a longtemps, un professeur de marketing répétait des phrases qui sonnaient comme des slogans.
« Votre attitude et votre aptitude déterminent votre altitude. Bon vol avec les aigles. »

Il parlait aussi d’un chiffre.
Trois pour cent.

Selon lui, seule une minorité parviendrait à avoir une vie vraiment vécue. Les autres resteraient au sol. Je ne sais plus exactement comment il le formulait. Mais l’image était claire : certains volent, les autres marchent.

À l’époque, je ne savais pas très bien quoi en penser. C’était stimulant, peut-être. Ou creux. Je ne sais plus.

Aujourd’hui, ce qui me revient, ce n’est pas la formule. C’est la question qu’elle laisse derrière elle.


Je me demande combien de personnes passent leur vie à faire un travail qu’elles n’aiment pas.
Combien se réveillent tard, au moment de la pension par exemple, en se disant qu’elles auraient voulu autre chose.

Je ne parle pas de réussite financière.
Je parle d’une sensation plus simple : vivre en accord avec ce que l’on fait chaque jour.

On me répond souvent que c’est plus compliqué.
Qu’il y a des enfants. Des responsabilités. Des engagements.

Je suis d’accord.

Mais je ne vois pas pourquoi responsabilité devrait rimer avec renoncement systématique. Pourquoi un parent devrait nécessairement exercer un métier qu’il n’aime pas. Pourquoi le devoir exclurait l’élan.

Peut-être que c’est plus simple de rester dans ce que l’on connaît.
Plus rassurant de ne pas chercher d’autres configurations.

Mais d’autres solutions existent.
Je le sais, parce que je les ai cherchées.


Quand je parle de prix ou de coût, je ne parle pas d’une théorie.
Je parle du prix que moi j’ai payé pour pouvoir vivre comme je vis aujourd’hui.

La liberté n’est pas tombée du ciel.
Elle n’a rien d’une posture romantique.

Elle a impliqué des pertes. Des tensions. Des incertitudes. Des renoncements à certaines sécurités.

C’est cela, le prix.

Je ne le regrette pas. Mais je ne le minimise pas non plus.

Alors quand je repense à ces “3 %”, je me demande si mon professeur ne parlait pas, au fond, de ceux qui acceptent de payer ce prix-là. Ceux qui choisissent de s’élever, selon son vocabulaire.

S’élever.

Le mot est vertical. Il sépare.
Il suppose qu’il y a un haut et un bas.

Je ne suis pas sûr d’aimer cette image.


Je ne cherche pas à être au-dessus.
Je cherche à être en accord.

La question n’est pas de voler plus haut que les autres.
La question est plus simple et plus rude : suis-je prêt à supporter les conséquences de mes choix ?

Beaucoup de gens savent qu’ils n’aiment pas leur travail.
Ils le savent.

Mais savoir ne change rien si rien ne bouge.

Je ne crois pas qu’il suffise de comprendre sa situation pour être libre.
Si je reste dans un endroit que je déteste en me disant que je n’ai pas le choix, quelque chose en moi se fige.

La liberté, pour moi, n’est pas seulement une lucidité intérieure.
Elle est un déplacement réel.

Pas nécessairement spectaculaire.
Mais concret.


Cela ne signifie pas que tout le monde puisse faire la même chose, au même moment.
Les situations diffèrent. Les contraintes aussi.

Je ne distribue pas des verdicts.

Je m’interroge simplement sur ce qui se joue derrière cette idée de “3 %”.

Est-ce une manière de flatter ceux qui osent ?
Ou une manière de culpabiliser ceux qui restent ?

Peut-être ni l’un ni l’autre.

Peut-être que la vraie ligne de partage ne passe pas entre ceux qui volent et ceux qui marchent.
Peut-être qu’elle passe ailleurs : entre ceux qui acceptent le prix de leurs choix et ceux qui préfèrent croire qu’ils n’en ont pas.


Je ne dis pas que ma trajectoire est supérieure.
Je dis qu’elle m’a coûté.

Et que ce coût faisait partie du mouvement.

Il y a une différence entre subir un prix et consentir à un prix.
Dans un cas, on se sent piégé.
Dans l’autre, on sait pourquoi on accepte.

Je ne suis pas libre parce que tout est facile.
Je suis libre parce que j’ai assumé la difficulté.

C’est une nuance importante.


Alors quand je repense à mon professeur et à ses aigles, je ne ressens ni admiration ni rejet.

Je me demande simplement si l’élévation dont il parlait n’est pas moins une question de hauteur qu’une question de décision.

Ce ne sont peut-être pas 3 % des gens qui volent.
Ce sont peut-être 3 % des gens qui acceptent de payer le prix d’un déplacement.

Ou peut-être que le chiffre ne veut rien dire.

Il reste une question plus intime, plus inconfortable :

À quels endroits de ma propre vie suis-je encore en train de rester au sol par confort, par peur, par habitude ?

Je ne sais pas si l’on se réveille un jour trop tard.
Je sais seulement qu’il y a des moments où l’on sent que quelque chose pourrait basculer.

Et que ce basculement a toujours un coût.

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