Le film que nous n’avons pas vu
Il y a un film que je n’ai jamais regardé avec lui.
Nous en parlions parfois. Je lui disais qu’il faudrait le voir ensemble. Pas pour le film en lui-même, mais pour ce qu’il aurait déclenché entre nous. Je voulais savoir ce qu’il en penserait. S’il aurait trouvé ce garçon courageux ou inconscient. S’il aurait souri ou levé les yeux au ciel.
Nous ne l’avons jamais fait.
Aujourd’hui, ce qui me reste, ce n’est pas le manque du film. C’est l’absence de ce regard croisé. Cette conversation qui n’aura pas lieu.
Le personnage principal me trouble encore. Il quitte tout. Il coupe les liens. Il part sans plan véritable. Beaucoup le trouvent égoïste. D’autres admirent son audace. Moi, je ne sais pas exactement où me situer. Je vois à la fois l’élan et la faille. La beauté du geste et l’aveuglement.
Il a vécu intensément. C’est indéniable. Mais il est mort de manière absurde. Ce mélange me dérange. Je ne peux ni l’idéaliser, ni le condamner.
Peut-être parce que je me suis moi aussi posé des questions similaires.
Vendre ou construire
Quand j’ai commencé à envisager de partir, je regardais beaucoup de familles qui avaient tout vendu pour voyager. Maison, voiture, travail. Elles partaient un an. Parfois deux. Elles vivaient sur la plus-value de leur maison. Puis elles revenaient. Nouveau travail. Nouvelle maison. Une autre stabilité.
Cela me fascinait et me mettait mal à l’aise en même temps.
Ce n’était pas l’intensité qui me gênait. C’était la parenthèse.
Je ne voulais pas une suspension. Je ne voulais pas un détour avant de revenir au même point. Je voulais changer de direction. Sans date de retour fixée à l’avance.
Alors j’ai fait autre chose. Je me suis formé. J’ai appris un métier qui pouvait voyager avec moi. J’ai construit une compétence au lieu de vendre un patrimoine. J’ai préféré la continuité à la flambée.
Ce n’était pas spectaculaire. Ce n’était pas un saut dans le vide. C’était plus lent, plus discret. Mais c’était irréversible.
Je ne voulais pas brûler ce que j’avais. Je voulais transformer la structure.
Au campement d’Éden
À Palmarin, je croise des voyageurs de passage. Certains arrivent en 4×4 aménagé, d’autres à vélo, parfois à pied. Ils vivent avec peu. Ils avancent au jour le jour. Il y a chez eux une légèreté que j’envie parfois. Une forme d’abandon.
Mais je sais aussi que je ne voulais pas cela.
Je ne voulais pas dépendre d’une réserve d’argent qui s’épuise. Je ne voulais pas compter chaque dépense en me demandant combien de semaines il me reste avant le retour. Je voulais pouvoir rester. Construire. Revenir. Repartir. Sans angoisse permanente.
Je voulais gagner de l’argent. Assez pour vivre confortablement. Assez pour ne pas me sentir contraint.
Longtemps, j’ai cru que cette exigence diminuait la pureté du geste. Comme si vouloir du confort affaiblissait l’élan. Aujourd’hui, je ne le crois plus.
Il ne s’agissait pas de consommer une expérience. Il s’agissait de déplacer le centre de gravité.
Le non-retour
Ce qui m’importait vraiment, je crois, c’était de ne pas revenir exactement au même endroit.
Un voyage d’un an peut être intense, bouleversant même. Mais s’il est conçu comme un épisode, il contient déjà sa fin. Le retour est inscrit dans le projet.
Moi, je voulais que le retour soit incertain. Que la trajectoire soit modifiée. Que la Belgique ne soit plus le point fixe autour duquel tout s’organise.
Je n’ai pas supprimé les attaches. Mes enfants sont là. Mon travail continue. Je circule entre plusieurs lieux. Rien n’est coupé. Mais tout est reconfiguré.
C’est moins visible qu’un départ définitif. Peut-être moins héroïque. Mais c’est plus exigeant.
L’envie et la lucidité
Quand je pense à ce garçon parti seul dans le nord, je ressens encore une forme d’envie. L’envie d’un geste absolu. D’une décision sans compromis. L’idée de ne plus regarder en arrière.
Et en même temps, j’éprouve une compassion tranquille. Il avait une intuition forte, mais peu d’outils. Il voulait vivre pleinement, mais il a sous-estimé la matière. Le froid, les plantes, la faim.
Je ne me reconnais pas dans cette naïveté. J’ai trop besoin de structure. Trop besoin de continuité.
Il y a sans doute chez moi une part qui aime l’idée de rupture. De bascule nette. Mais je sais aussi que je cherche à durer. À tenir.
Vivre intensément, oui. Mais sans me dissoudre dans le geste.
Je me demande parfois ce qu’il aurait dit, lui, si nous avions regardé le film ensemble. S’il m’aurait poussé vers plus d’audace ou vers plus de prudence. S’il aurait perçu dans mes choix une forme de courage ou simplement une stratégie bien construite.
Je ne saurai jamais.
Il me reste cette tension : entre l’élan et la méthode, entre l’envie de couper et la nécessité de bâtir.
Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir si le geste était héroïque ou inutile. Peut-être qu’elle tient dans quelque chose de plus discret : comment rester vivant sans se perdre.
Et je continue d’avancer avec cette question, sans être certain d’avoir trouvé l’équilibre.
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