Peur que ça vacille
Il m’arrive de ne mesurer l’importance d’une chose qu’au moment où elle pourrait m’échapper.
Tant que tout fonctionne, je ne regarde pas vraiment. La maison tient debout, les enfants sont là, le travail avance, l’argent rentre. Cela forme un décor stable. Je m’y déplace sans y penser.
Puis un doute apparaît. Une menace diffuse. La possibilité d’un retour en arrière. Une contrainte administrative. Une fatigue inattendue. Et soudain, ce qui était ordinaire prend une densité nouvelle.
Je me surprends à penser : si je perdais cela ?
Ce n’est pas un drame réel. Juste une hypothèse. Mais elle suffit.
Je crois que certaines choses ne deviennent visibles que lorsqu’elles pourraient disparaître. La liberté, par exemple. Tant qu’elle est là, elle ressemble à l’air. On ne la remarque pas. On s’en sert. On respire. C’est tout.
Il faut imaginer qu’elle puisse manquer pour sentir son poids.
Il en va peut-être de même pour ce que j’appelle le sacré. Ce n’est pas un mot religieux dans ma bouche. C’est plutôt ce que je tiens à distance, ce que je ne veux pas abîmer. Ce que je protège sans toujours savoir pourquoi.
Mais je ne le protège vraiment que lorsque je sens qu’il pourrait être entamé.
Quand rien ne menace, je me relâche. Je deviens inattentif. Comme si la valeur des choses avait besoin d’un bord, d’un précipice, pour apparaître.
Je ne sais pas si c’est une lucidité ou une faiblesse.
Il m’arrive de me demander si je ne crée pas, sans le vouloir, des situations tendues. Des choix risqués. Des ruptures. Comme si la stabilité m’endormait un peu. Comme si je n’étais pleinement présent qu’à proximité d’une possible perte.
Les projets deviennent plus réels quand ils pourraient échouer.
Les liens deviennent plus intenses quand ils pourraient se rompre.
La liberté devient plus vive quand elle semble fragile.
Je n’en tire aucune conclusion.
Je constate seulement que lorsque tout est garanti, je me sens moins attentif. Moins aigu. Comme si la vie s’étalait sans relief.
Et je me demande, sans réponse claire, s’il est possible de sentir la valeur des choses quand elles ne vacillent pas.
Sans attendre qu’elles tremblent.
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